Quand l’État finance deux camps à la fois avec l’argent des contribuables
Ceci est un texte citoyen, fondé sur des documents publics.
Imaginez prêter des millions de vos impôts à une entreprise d’ici pour l’aider à grandir. Puis, quelques mois plus tard, signer un chèque bien plus gros à l’organisme qui s’apprête à lui rafler son marché. Ça semble complètement fou ? C’est pourtant ce qui vient de se passer avec la consigne du verre au Québec — et le tout s’est déroulé sous la responsabilité de celle qui est aujourd’hui notre première ministre.
L’histoire n’est pas imaginaire. C’est celle d’une machine gouvernementale où la main droite signe des chèques sans jamais parler à la main gauche. Et à la fin, c’est toujours le citoyen qui paie.
Le faux espoir à 4,4 millions
Retournons au 8 juillet 2025. La ministre de l’Économie de l’époque, Christine Fréchette — native de Trois-Rivières, aujourd’hui première ministre —, fait une belle annonce dans sa ville d’origine, aux côtés du ministre Jean Boulet et du président Serge Bellemare. Elle confirme un financement de près de 4,4 millions de dollars à SDF Abrasif, l’une des treize entreprises détenues par le Groupe Bellemare.
Le détail a son importance : le montage comprend un prêt de 3 millions issu du programme ESSOR, qu’Investissement Québec administre à titre de mandataire du gouvernement, et un prêt de 1 385 000 $ provenant des fonds propres d’Investissement Québec. L’argent public y va donc par deux canaux distincts.
Pourquoi ? Le communiqué gouvernemental est explicite : acquérir des équipements automatisés pour améliorer la capacité de traitement du verre recyclé. L’entreprise avait d’ailleurs déjà construit un dôme pour traiter la consigne. Le projet total avoisine 8,4 millions de dollars. Jusqu’ici, c’est une belle histoire : l’État aide une PME d’ici à se préparer à la consigne du verre.
Le cadeau empoisonné à 207 millions
Cinq mois plus tard, le 4 décembre 2025, revirement. La même société d’État, Investissement Québec, participe à une entente de financement de 207 millions de dollars, menée par Desjardins avec l’appui de BMO, RBC et du Groupe Banque TD. Cet argent va à l’AQRCB (Consignaction), l’organisme privé contrôlé par les géants de la boisson pour gérer la consigne.
Officiellement, cet argent sert à construire les nouveaux points de retour pour les citoyens. Mais au printemps, la suite se dessine. En mai 2026, Consignaction annonce qu’elle va construire sa propre usine de traitement du verre, à Sorel. Conséquence : le Groupe Bellemare, que le gouvernement venait d’aider, risque de tout perdre. Le marché pour lequel on l’avait encouragé à s’équiper pourrait être avalé par le même organisme que l’État venait de financer.
Personne ne se parle
Soyons justes : au moment où le prêt de 207 millions a été signé, le projet d’usine de Consignaction n’était pas encore public. On ne peut donc pas dire que l’État a sciemment financé le fossoyeur de Bellemare.
Mais le problème est ailleurs, et il est réel. Les deux financements viennent d’Investissement Québec. Ils relèvent du même ministère. Ils concernent la même matière, le verre. À l’interne, les pièces du casse-tête étaient sur la même table. Comment le gouvernement peut-il soutenir une entreprise d’ici, sans vérifier si ses propres autres investissements risquent de la couler quelques mois plus tard ? Ce n’est pas une question d’intention. C’est une question de vigilance — et elle relevait du ministère de l’Économie.
Le même angle mort que dans les batteries
Ce défaut de coordination n’est pas un cas isolé. En juin 2026, la Vérificatrice générale du Québec, Christine Roy, déposait un rapport accablant sur la filière batterie. Le constat : sur 2,2 milliards de dollars d’argent public examinés, environ 700 millions perdus à ce jour. Les causes ? Des vérifications incomplètes, un suivi déficient, et plus de 90 % des sommes versées par simple décret, sans que les conditions soient toujours vérifiées avant de payer.
Pire encore : la Vérificatrice générale a constaté que, pour les aides du Fonds de développement économique, un comité d’investissement doit normalement donner une recommandation avant toute autorisation — et que, dans les faits, on a « fait fi du comité ». Le mécanisme de contrôle existait. On l’a contourné.
Le dossier du verre, à plus petite échelle, porte la même signature : l’État qui avance l’argent sans relier ses propres décisions entre elles.
Une responsabilité qui a un nom
Et c’est ici que le lien devient difficile à ignorer. Christine Fréchette dirige le ministère de l’Économie depuis septembre 2024. Les deux financements du verre — juillet et décembre 2025 — ont donc été accordés sous sa responsabilité ministérielle. Elle était aux commandes, pas dans les gradins.
Plus encore : elle était arrivée en poste en disant vouloir être moins interventionniste et mieux surveiller Investissement Québec, dont les rendements étaient jugés décevants. L’intention affichée était le contrôle. Le dossier du verre, lui, montre que l’angle mort a persisté. Et le véhicule par lequel transitent ces aides, le Fonds de développement économique, a atteint un sommet de 1,1 milliard de dollars de créances douteuses en une seule année, selon les comptes publics — un indicateur des pertes et provisions sur les investissements de l’État.
Reste la question de fond, que tout contribuable est en droit de poser. On aurait pu croire que les centaines de millions perdus dans les batteries suffiraient à imposer plus de prudence. Le dossier du verre invite à en douter. La vraie inquiétude, ce n’est pas qu’une erreur ait été commise ; c’est qu’un même angle mort se retrouve dans deux dossiers différents, sous la même gestionnaire aujourd’hui devenue première ministre — à coup de millions, avec notre argent citoyen.
Sources et références
- Le prêt de 4,4 M$. Gouvernement du Québec, communiqué, « Investir dans l’innovation durable – Près de 4,4 M$ à SDF Abrasif pour améliorer sa productivité », Trois-Rivières, 8 juillet 2025. Montage : 3 M$ du programme ESSOR administré par IQ comme mandataire du gouvernement, plus 1 385 000 $ des fonds propres d’IQ. SDF Abrasif est l’une des 13 entreprises du Groupe Bellemare. (quebec.ca) — vérifié à la source primaire
- Le grief du verre et l’usine de Sorel. La Presse, « L’industrie du verre se dit flouée par Consignaction », 22 juin 2026.
- Le financement de 207 M$. Communiqué de l’AQRCB / Consignaction, « L’AQRCB conclut une entente de 207 M$ pour propulser la modernisation de la consigne au Québec », 4 décembre 2025. Entente menée par Desjardins, appuyée par BMO, RBC, le Groupe Banque TD et Investissement Québec. (consignaction.ca, section communiqués) — vérifié à la source primaire
- Le blocage réglementaire. La Presse, « Québec force la main à Consignaction », 29 juillet 2026.
- Le rapport sur la filière batterie. Vérificatrice générale du Québec (Christine Roy), rapport de juin 2026, chapitre 2 : environ 700 M$ de pertes sur 2,2 milliards examinés ; plus de 90 % des sommes versées par décret ; contournement du comité d’investissement du FDE. (vgq.qc.ca)
- Le rôle d’exécutant d’IQ et les décisions par décret. La Presse, « Prendre des décisions au pif avec l’argent public », 13 juin 2026.
- Les créances douteuses du Fonds de développement économique. La Presse, « Le Québec est devenu plus dépendant des impôts », 24 juillet 2026 (sommet de 1,1 milliard de créances douteuses ; 663 millions en 2025-2026).
- Le mandat de contrôle affiché par Christine Fréchette à son arrivée à l’Économie. Radio-Canada, « Les 8 travaux économiques de Christine Fréchette », 13 avril 2026.
Nuance à conserver. Le Groupe Bellemare n’est pas présenté ici comme un acteur irréprochable : l’entreprise a eu des litiges de longue date avec le ministère de l’Environnement et des différends de voisinage à Trois-Rivières. Le propos du texte porte sur la cohérence des décisions de l’État, non sur les mérites respectifs des entreprises concernées.
Ce texte documente des faits publics à partir de sources primaires. Tout droit de réplique des personnes ou organisations mentionnées sera intégré à cet article ou publié séparément. Contact : ecq.contact@gmail.com.






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